La lettre 

 
Les Biorelles Benoît Allemane
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Ma chère tante,

Je sais votre attachement au quartier; au Chapitre; à la rue Louis-Jouvet. Je vois votre pavillon années 70, vos bibelots méticuleusement alignés sur la cheminée. Un chat en porcelaine ronronne. Je me surprends à caresser son inséparable ami, un petit perroquet en lapis-lazuli venu d’Argentine. Tous deux sont encerclés par une armée de dés à coudre. Collection désuète, pourtant si importante à vos yeux. Sur le mur, les photos de famille. Les avez-vous gardées ? Celle où je me tiens tout débraillé aux côtés du petit Ludo, devant le gymnase Georges-Hébert ? Quel coup de pied il avait celui-là ! « C'est moi qui tire, c'est moi qi tire ! » qu’il criait en nous arrachant le ballon des mains. Mais quand la douce musique du camion glacier approchait, Ludo était bien le premier à nous laisser en plan…

Vous souvenez-vous de notre balade le long du petit chemin de Beauvais, vers le Parc-et-Clos-du-Chapitre ? Ces demeures majestueuses engoncées dans leur manteau champêtre nous intimidaient. Autour de nous, elles dansaient. Le bruissement du vent accompagnait leur valse à quatre temps. Élégamment chaussées, elles glissaient, fières sur leurs escarpins. Et en nous voyant, se renfrognaient derrière une haie, pudiques, comme soufflées par nos regards indiscrets. Alertées, les autres filaient, une à une. C’est le « Bihorel chic ». Celui de vos amis Norma et Serge (jouez-vous toujours au tarot avec eux ?). Celui où je m’imaginais habiter un jour, « une fois ma vie réussie », comme on dit.

En milieu d’après-midi, nous avions pris la direction de Saint-Martin-du-Vivier en empruntant l’allée de la Ferme-des-Moines. Les maisons au style moderne nous accompagnaient jusqu’à la Petite-Bouverie. Nous avions rejoint votre amie Gabrielle. Comment va-t-elle ? Et son mari ?

Nous en avions profité pour déposer l’inscription de Léa à l’espace de la Petite-Bouverie, un peu plus loin. Ce complexe sportif est gigantesque (quatorze courts de tennis, un terrain de football, tir à l’arc, billard, jogging, bridge, football américain…). À propos, votre petite-nièce se porte à merveille et vous embrasse fort. 15 ans déjà… Ce Bihorel-là, le Pierre-de-Coubertin, le « Bihorel sportif », elle va l’adorer.

Enfin, nous étions arrivés, accompagnés d’un doux zéphyr, par l’angle de la rue de la Petite-Bouverie et de l’avenue des Hauts-Grigneux. Les commerces étaient encore ouverts. Leur lumière éclairait le parvis. Qu’en avions nous pensé sur le moment ? Ah oui… « une résidence au coup de crayon léger ; à la perspective heureuse ». Rien à voir avec mon vieil immeuble de Boulogne et son minuscule et trop sombre escalier en colimaçon…

C’est une nouvelle résidence. Un nouveau quartier. Le mien. Peut-être le vôtre.

Vous voyez, finalement, c’est peut-être cela la qualité d’une ville : trouver à chaque période de sa vie un endroit où poser son sac. Longtemps, j’ai hésité à lui donner un nom. Il s’est imposé à moi, comme une évidence. Je lui ai ôté le H car Bihorel, en 1715, s’écrivait B. I. O. R .E. L (épeler). Et puis je lui ai ajouté un S pour le récompenser de ses multiples couleurs. Et enfin deux L, en clin d’œil à vous, ma tante adorée. Vous avez tant fait pour moi. Ce Bihorel éternel, celui que je porte dans mon cœur, celui où je l’espère, vous me rejoindrez bientôt, s’appellera Les Biorelles !

Tendrement.

Votre neveu.